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lundi 04 janvier 2010

Je me permets le bonheur

Par Venise

Après avoir fait bombance, s'être réjouis dans la surabondance (dans l'inconscience ?), dans son billet, IvanLeTerrible pose cette question : comment peut-on être heureux en égard à la misère dans le tiers du monde ?  Hier, un peu pressé, j'y ai laissé tomber ce commentaire : « Justement, si je ne me le permettais pas en ayant tout, ce serait un affront ». Yvan n'est pas du tout d'accord, malgré son rajout « à chacun son bonheur » J'ai commencé par rédiger ma réplique directement mais comme elle n'en finissait pas de s'allonger, je me suis dit, même si je m'appelle Venise, ce n'est pas une raison pour inonder son espace virtuel, alors voici :

Quand on aborde le sujet du bonheur, on entre dans des convictions intimes qui peuvent même frayer avec de nos croyances, que je considère parmi les sujets délicats de la Vie, pourquoi alors ne m'ai-je pas tout simplement tu ? J'ai de la difficulté à ne pas réagir à la rébellion systématique face au bonheur, souvent confondu avec l'absence de conscience. J'ai l'impression, par les temps qui courent, que la recette est celle-ci : « amusez-vous, distrayez-vous, en autant qu'après, vous vous sentiez coupable et que vous ne vous dites pas, ô calamité, heureux ». Pour continuer à jouir de nos privilèges, le prix à payer serait de se sentir coupable. Ce réflexe a un goût de judéo-chrétien qui ne me correspond plus.

Peut-être parce que pour moi le bonheur est un état d'esprit qui ne vient pas nécessairement après avoir bien bu, bien mangé, m'être bien amusé, que ce « Temps des fêtes » ne rime pas nécessairement avec « on s'étourdit pour oublier pendant deux semaines combien la Vie est dure». Même pendant le Temps des fêtes, je tends, avec toutes mes limites d'être humain, à rester ouverte, à rester consciente. Mon état d'être humain ne prend pas congé, lui. Même dans le Temps des fêtes, les occasions sont offertes d'écouter l'autre qui peine à se trouver un travail, ou qui s'empêtre dans ses limites, qui se débat avec la vie, de m'impliquer malgré ma fatigue pour m'ouvrir à ce que l'autre vit. Les rencontres des Fêtes donnent l'occasion d'arrêter de tourner en rond autour de ses problèmes, je ne sous-estime pas le bienfait de la distraction, parfois le seul recul à la portée pour se sortir momentanément de cercles vicieux et ainsi arriver à voir plus clair dans nos vies. De même qu'une occasion de s'offrir un regain d'énergie par la chaleur humaine dégagée par son entourage.

Pour moi, la conscience commence par celle à son entourage immédiat. J'ai vu des cas de personnes délaisser leur famille, les laisser pourrir dans leurs problèmes pour aller se dévouer à de grandes Causes. C'est un non-sens pour ma conscience qui me pousse à commencer par offrir le bien-être à ceux que j'aime ou qui m'entoure (déjà qu'il y a énormément à faire !). J'ai utilisé le mot « bien-être » j'évite le mot « bonheur », cet état honni (!) parce qu'à mon avis le bonheur ne s'offre pas au même titre que le bien-être. Il ne se partage même pas, on en échange les symptômes tout au plus. C'est un état d'esprit intime assez souvent fondé sur des croyances. On peut offrir à une personne le bien-être : un toit, de la nourriture, un travail décent, de l'amour même, et il peut continuer à être malheureux. De l'argent, ça se transfère d'un compte bancaire à un autre, la joie se transfère aussi, elle peut même être contagieuse mais elle est momentanée "Joyeux temps des fêtes !" ... mais qui est joyeux n'est pas nécessairement heureux.

Prenez un enfant, on le laisse être heureux, on l'y encourage même. S'il n'apprécie pas le bien-être que ses parents lui offrent à force de travail et de générosité, on lui dit : Pourquoi n'apprécies-tu pas ce que l'on te donne ? Nos enfants en bas âge partent du même pied, ils ne connaissent pas les mauvaises conditions de vie du tiers monde, pourtant certains enfants apprécient leur bien-être et ils y répondent en étant heureux. D'autres n'apprécient pas ce qu'ils ont et réclament toujours plus plus et plus et ne semblent jamais heureux. Avouons que l'on est naturellement plus admiratif devant l'enfant heureux qui apprécie ce qu'on lui donne. Pourquoi à partir du moment où il est adulte cet enfant au naturel heureux, appréciant ce qu'on lui donne, devrait se sentir malheureux par égard pour ceux qui ne le sont pas ?

C'est vrai que lorsqu'on atteint l'âge adulte, on devrait être conscient de l'autre, qu'il soit son voisin, son frère ou un Bengalais. Une bonne manière de réaliser que d'autres souffrent est pour moi d'apprécier ce que j'ai ici, sur ce continent où l'on est extrêmement privilégié. Je ne m'empêcherai pas d'être heureuse - et de le dire ! - en buvant mon verre d'eau d'un robinet qui coule à flot, d'apprécier ce don de la planète Terre-Mère juste parce que je suis née au bon endroit au bon moment. Je reste d'ailleurs convaincue que des personnes qui ne disposent même pas de l'essentiel arrivent à être plus heureux que certains qui vivent et consomment de l'abondance dans notre deux-tiers monde.

Pour moi, bonheur et conscience sont des états conciliables. Être heureux ne veut pas nécessairement dire que la Terre tourne autour de son nombril. Je ne suis pas toujours joyeuse, bien sûr, mais je suis une personne heureuse et fière de l'être car être heureuse me permet de puiser en moi pour donner, répandre, rester ouverte.

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Bien dit Venise. :-)
Rédigé par Maxime le lundi 11 janvier 2010 à 19:45


À YVAN
À JULES
À PIERRE-GREG

Je vous ai lu, et ça m'a fait un énorme plaisir. C'est important que je le dise, parce que je ne veux pas que vous doutiez, jamais même pas une seconde, combien à chaque fois un message en réaction d'un de mes billets personnels (ici, tellement plus personnels qu'au Passe-Mot) me fait un énorme plaisir. C'est un cadeau à chaque fois. Comme vous ne me voyez pas le sourire et les yeux pétiller, je me suis dit, je vais au moins l'écrire noir sur vert.

Vos messages étaient en plus particulièrement élaborées, alors ça méritait bien un MERCI élaboré de ma part :-)))
Rédigé par Venise le dimanche 10 janvier 2010 à 14:55


Dear Venise,
j'me permets une réponse puisque tu m'as référé d'une part,
en plus de m'avoir suggéré des nuances et une réflexion
profonde d'autre part.De cela je te remercie,sincèrement.

Mon billet était un cri,un tout petit peu comme celui de Münch en peinture.
J'espère ne pas t'avoir froissé avec mes angoisses existentielles
crûment posées.
Je nous soupçonne capables de passer outre ces modalités.
Ce sujet est sans fin et très personnel finalement
car la permanence du bonheur dans la vie d'un être
suppose la foi en une valeur qui transcende la vie
quotidienne et ses vicissitudes.
Foi que tous(tes)n'ont pas pour une multitude de raisons
discutables par le chemin distinctif de chaque être
en ce monde que j'accepte comme la marche inéluctable
de l'être humain et son "évolution".
Je suis assez Hegelien,j'ai beau me sentir sollicité
de toutes parts,ce qui arrivera dans le futur de l'humanité
est en dehors de moi et ma volonté,j'y peux presque rien
mais ma part est considérable dans une certaine mesure.
C'est dans l'ordre des choses anarchiques
de ce monde qui avance ou recule absurdement.
La culpabilité face au bonheur ressenti ou la rédemption
que le malheur pourrait hypothétiquement m'apporter
ne sauraient conjuguément s'appliquer à moi en 2010.

C'est drôle parce qu'on se rejoint en quelque part
concernant les enfants,le rayon d'action de l'individu
envers son entourage et l'âge adulte. ;-)
Je ne suis pas systématiquement rebelle,
mais heureux et malheureux,sporadiquement.

Ma voix et mon opinion n'en sont qu'une
dans le concert sans fin qu'est l'humanité
insuffisante à elle-même.

Amitiés,

Y.

Rédigé par Yvan le jeudi 07 janvier 2010 à 20:14


Bravo Venise. Tu mets le doige sur le bobo, trop de gens refuse le bonheur. Certain par jalousie d'autre par honte, le résultat est le même. Les gens malheureux sont écoutés mais n'écoute personne. Les gens heureux ont une histoire mais elle n'intéresse personne. Être heureux c'est être comme le mat dans le tarot, libre et sans numéro...
Rédigé par line rouge le mercredi 06 janvier 2010 à 10:00


C'est la chanson de Félix qui me vient à l'esprit en te lisant et j'accroche sur quoiqu'il arrive "il me reste la vie"...

Mon bonheur a fleuri, il a fait des bourgeons
C'était le paradis, ça s'voyait sur mon front
Or un matin joli que j'sifflais ce refrain
Mon bonheur est parti sans me donner la main
J'eus beau le supplier, le cajoler, lui faire des scènes
Lui montrer le grand trou qu'il me faisait au fond du coeur
Il s'en allait toujours la tête haute, sans joie, sans haine
Comme s'il ne pouvait plus voir le soleil dans ma demeure

J'ai bien penser mourir de chagrin et d'ennui
J'avais cessé de rire, c'était toujours la nuit
Il me restait l'oubli, il me restait l'mépris
Enfin que j'me suis dit, il me reste la vie
J'ai repris mon bâton, mes deuils, mes peines et mes guenilles
Et je bats la semelle dans des pays de malheureux
Aujourd'hui quand je vois une fontaine ou une fille
Je fais un grand détour ou bien je me ferme les yeux
...Je fais un grand détour ou bien je me ferme les yeux
Rédigé par Jules le mardi 05 janvier 2010 à 9:54


Je suis tout à fait d'accord avec ton billet, Venise. En fait, il établit la distinction entre deux concepts que bien des gens confondent: le bonheur et l'incinscience de notre abondance.
En fait, on a non seulement le droit d'être heureux tout en étant conscient des injustices: ce devrait même être un devoir!! Les heureux inconscients, eux, sont un peu plus pathétiques. Mais si on est lucides, qu'on comprend à quoi est dû notre abondance et qu'on tente de rétablir un semblant d'équilibre ou de justice par de grandes implications ou de petits gestes quotidiens (encourager le commerce équitable, penser vert, acheter local, boycotter les exploiteurs, recycler, signer des pétitions et tutti quanti), bref si on est un citoyen suffisamment responsable qui cherche à s'éclairer et à s'engager, je crois qu'on peut se donner le droit d'être heureux.
Surtout que notre bonheur ne repose pas exclusivement sur le matériel, comme tu l'expliques si bien.
Merci, encore une fois, pour ces billets qui nous font réfléchir. Ça part bien une nouvelle année, de s'attarder à ces importants sujets.
Rédigé par PG Luneau le lundi 04 janvier 2010 à 22:29


Bien dit, Claudel !!!
Rédigé par Venise le lundi 04 janvier 2010 à 21:57


Seraient-ils moins miséreux si on était malheureux? Seraient-ils plus heureux si j'étais misérable?
Rédigé par ClaudeL le lundi 04 janvier 2010 à 21:51


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