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Après avoir fait bombance, s'être réjouis dans la surabondance (dans l'inconscience ?), dans son billet, IvanLeTerrible pose cette question : comment peut-on être heureux en égard à la misère dans le tiers du monde ? Hier, un peu pressé, j'y ai laissé tomber ce commentaire : « Justement, si je ne me le permettais pas en ayant tout, ce serait un affront ». Yvan n'est pas du tout d'accord, malgré son rajout « à chacun son bonheur » J'ai commencé par rédiger ma réplique directement mais comme elle n'en finissait pas de s'allonger, je me suis dit, même si je m'appelle Venise, ce n'est pas une raison pour inonder son espace virtuel, alors voici :
Quand on aborde le sujet du bonheur, on entre dans des convictions intimes qui peuvent même frayer avec de nos croyances, que je considère parmi les sujets délicats de la Vie, pourquoi alors ne m'ai-je pas tout simplement tu ? J'ai de la difficulté à ne pas réagir à la rébellion systématique face au bonheur, souvent confondu avec l'absence de conscience. J'ai l'impression, par les temps qui courent, que la recette est celle-ci : « amusez-vous, distrayez-vous, en autant qu'après, vous vous sentiez coupable et que vous ne vous dites pas, ô calamité, heureux ». Pour continuer à jouir de nos privilèges, le prix à payer serait de se sentir coupable. Ce réflexe a un goût de judéo-chrétien qui ne me correspond plus.
Peut-être parce que pour moi le bonheur est un état d'esprit qui ne vient pas nécessairement après avoir bien bu, bien mangé, m'être bien amusé, que ce « Temps des fêtes » ne rime pas nécessairement avec « on s'étourdit pour oublier pendant deux semaines combien la Vie est dure». Même pendant le Temps des fêtes, je tends, avec toutes mes limites d'être humain, à rester ouverte, à rester consciente. Mon état d'être humain ne prend pas congé, lui. Même dans le Temps des fêtes, les occasions sont offertes d'écouter l'autre qui peine à se trouver un travail, ou qui s'empêtre dans ses limites, qui se débat avec la vie, de m'impliquer malgré ma fatigue pour m'ouvrir à ce que l'autre vit. Les rencontres des Fêtes donnent l'occasion d'arrêter de tourner en rond autour de ses problèmes, je ne sous-estime pas le bienfait de la distraction, parfois le seul recul à la portée pour se sortir momentanément de cercles vicieux et ainsi arriver à voir plus clair dans nos vies. De même qu'une occasion de s'offrir un regain d'énergie par la chaleur humaine dégagée par son entourage.
Pour moi, la conscience commence par celle à son entourage immédiat. J'ai vu des cas de personnes délaisser leur famille, les laisser pourrir dans leurs problèmes pour aller se dévouer à de grandes Causes. C'est un non-sens pour ma conscience qui me pousse à commencer par offrir le bien-être à ceux que j'aime ou qui m'entoure (déjà qu'il y a énormément à faire !). J'ai utilisé le mot « bien-être » j'évite le mot « bonheur », cet état honni (!) parce qu'à mon avis le bonheur ne s'offre pas au même titre que le bien-être. Il ne se partage même pas, on en échange les symptômes tout au plus. C'est un état d'esprit intime assez souvent fondé sur des croyances. On peut offrir à une personne le bien-être : un toit, de la nourriture, un travail décent, de l'amour même, et il peut continuer à être malheureux. De l'argent, ça se transfère d'un compte bancaire à un autre, la joie se transfère aussi, elle peut même être contagieuse mais elle est momentanée "Joyeux temps des fêtes !" ... mais qui est joyeux n'est pas nécessairement heureux.
Prenez un enfant, on le laisse être heureux, on l'y encourage même. S'il n'apprécie pas le bien-être que ses parents lui offrent à force de travail et de générosité, on lui dit : Pourquoi n'apprécies-tu pas ce que l'on te donne ? Nos enfants en bas âge partent du même pied, ils ne connaissent pas les mauvaises conditions de vie du tiers monde, pourtant certains enfants apprécient leur bien-être et ils y répondent en étant heureux. D'autres n'apprécient pas ce qu'ils ont et réclament toujours plus plus et plus et ne semblent jamais heureux. Avouons que l'on est naturellement plus admiratif devant l'enfant heureux qui apprécie ce qu'on lui donne. Pourquoi à partir du moment où il est adulte cet enfant au naturel heureux, appréciant ce qu'on lui donne, devrait se sentir malheureux par égard pour ceux qui ne le sont pas ?
C'est vrai que lorsqu'on atteint l'âge adulte, on devrait être conscient de l'autre, qu'il soit son voisin, son frère ou un Bengalais. Une bonne manière de réaliser que d'autres souffrent est pour moi d'apprécier ce que j'ai ici, sur ce continent où l'on est extrêmement privilégié. Je ne m'empêcherai pas d'être heureuse - et de le dire ! - en buvant mon verre d'eau d'un robinet qui coule à flot, d'apprécier ce don de la planète Terre-Mère juste parce que je suis née au bon endroit au bon moment. Je reste d'ailleurs convaincue que des personnes qui ne disposent même pas de l'essentiel arrivent à être plus heureux que certains qui vivent et consomment de l'abondance dans notre deux-tiers monde.
Pour moi, bonheur et conscience sont des états conciliables. Être heureux ne veut pas nécessairement dire que la Terre tourne autour de son nombril. Je ne suis pas toujours joyeuse, bien sûr, mais je suis une personne heureuse et fière de l'être car être heureuse me permet de puiser en moi pour donner, répandre, rester ouverte.
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